Nous avons analysé les 11 442 tweets publiés par l'eurodéputée de Podemos entre 2011 et 2026. Le résultat : 405 tweets sur Israël et la Palestine contre 35 sur les seize autres grandes crises humanitaires de la période — réunies.
Irene Montero a ouvert son compte Twitter en septembre 2011. Depuis, elle a publié 11 442 tweets : militante du logement d'abord, puis députée, ministre de l'Égalité (2020–2023) et eurodéputée depuis 2024. Nous avons téléchargé l'intégralité de cette archive et l'avons croisée avec les grandes crises humanitaires de la même période : guerres, famines, génocides documentés, viols massifs utilisés comme arme de guerre et campagnes de répression sur quatre continents.
La question était simple : à quelle souffrance Irene Montero réagit-elle, et à laquelle non ?
Le conflit israélo-palestinien cumule 405 tweets — plus de 90% de toute sa production sur les crises internationales. La deuxième crise la plus mentionnée, l'invasion russe de l'Ukraine, en reçoit 13. La guerre civile syrienne, la plus grande catastrophe humanitaire du siècle avec un demi-million de morts et treize millions de déplacés, en reçoit 10. Et au-delà, le silence devient absolu :
| Crise | Ampleur (référence) | Tweets en 15 ans |
|---|---|---|
| Israël/Palestine (conflit complet) | ~70 000 morts à Gaza (2023–26) + 1 200 le 7-Oct | 405 |
| Ukraine — invasion russe | ~500 000 victimes, 6M réfugiés | 13 |
| Syrie — guerre civile | ~500 000 morts, 13M déplacés | 10 |
| Afghanistan — femmes sous les talibans | Apartheid de genre depuis 2021 | 7 |
| Iran — répression interne (Mahsa Amini) | 500+ morts dans les manifestations de 2022 | 2 |
| Yémen — guerre et famine | ~377 000 morts | 2 |
| Soudan — guerre civile depuis 2023 | 150 000+ morts, 12M déplacés, famine déclarée | 1 |
| Tigré (Éthiopie) | ~600 000 morts (2020–22) | 0 |
| Rohingyas (Myanmar) | Génocide de 2017, 700 000 expulsés, viols massifs | 0 |
| Ouïghours (Chine) | Plus d'un million d'internés, stérilisations forcées | 0 |
| Lycéennes de Chibok / Boko Haram (Nigeria) | 276 lycéennes enlevées en 2014, 35 000+ morts | 0 |
| Mali / Sahel | Massacres djihadistes, des milliers de morts | 0 |
| Arméniens du Haut-Karabakh | 100 000 expulsés en 2023 | 0 |
| Cuba — protestations du 11J et dissidence | Plus de 1 000 arrêtés en 2021 | 0 |
| Venezuela — répression et exode | 7,7M réfugiés ; rapports ONU sur crimes contre l'humanité | 0 |
| Nicaragua — répression d'Ortega | 355 morts en 2018, opposants exilés | 0 |
| Hong Kong — répression | Loi de sécurité nationale, 2020 | 0 |
Le Tigré, avec un nombre de morts près de dix fois supérieur à celui de Gaza, n'existe pas dans son compte. Pas davantage le génocide rohingya, avec ses viols massifs documentés par les Nations unies. Ni les 276 lycéennes de Chibok. Pour une dirigeante dont l'identité politique est le féminisme, l'absence des crises avec le plus grand nombre de violences sexuelles contre les femmes est la première donnée gênante. Ce ne sera pas la dernière.
Le volume pourrait s'expliquer — en partie — par la centralité de la Palestine dans la politique espagnole et européenne. Ce que le volume n'explique pas, c'est la directionnalité : en lisant les tweets un à un, le schéma qui émerge est que l'indignation ne dépend pas de l'ampleur de la souffrance mais de l'identité du responsable.
Syrie. Tout au long de la guerre civile — un demi-million de morts, des attaques chimiques contre des civils — pas une seule condamnation de Bachar al-Assad. Ses critiques de l'époque visent l'attaque américaine de 2017 («viole le droit international») et les frontières fermées de l'UE. Ses tweets sur la Syrie de 2024–25 reviennent sur le sujet pour une seule raison : Israël bombarde la Syrie.
Iran. Deux tweets en quinze ans condamnent la répression du régime : un sur l'assassinat de Mahsa Amini (2022) et un autre célébrant le Nobel de Narges Mohammadi (2023). En revanche, depuis 2025, elle accumule plus d'une douzaine de tweets défendant l'Iran contre les attaques d'Israël et des États-Unis, dont un reprochant à l'UE de sanctionner l'Iran «pour les droits humains».
Et janvier 2026 a apporté la preuve définitive. Face aux massacres du régime iranien des 8 et 9 janvier — des milliers de manifestants tués, jusqu'à 20 000 selon la rapporteuse spéciale de l'ONU, «la plus grande répression en décennies» selon Amnesty International —, ses seuls tweets iraniens de ces semaines-là attaquent l'UE pour avoir sanctionné l'Iran «pour les droits humains» et accusent l'Europe d'«utiliser les femmes» et les «protestations légitimes» : elle reconnaît que les protestations sont légitimes dans la même phrase où elle les transforme en argument contre l'Occident, sans consacrer un seul mot de condamnation au régime qui massacrait leurs auteurs.
«Ni una sanción a Israel en 3 años de genocidio ni a EEUU por sus crímenes, pero la Unión Europea sí sanciona a Irán "por derechos humanos".»@irenemontero, 12 janvier 2026 · 12 793 j'aime
Cuba. Onze tweets en quinze ans, tous alignés sur le discours du gouvernement cubain : contre le «blocus criminel», récit de sa rencontre avec le chef d'État cubain en 2025, défense de La Havane contre les critiques européennes. Sur les protestations du 11 juillet 2021 — la plus grande mobilisation citoyenne depuis des décennies, avec plus d'un millier d'arrestations — rien. Sur les prisonniers politiques, rien.
Venezuela. Zéro tweet sur la répression ou sur l'exode de 7,7 millions de personnes, le plus grand déplacement de l'hémisphère. En revanche, lorsque les États-Unis ont attaqué le Venezuela en 2026, elle a produit son tweet international le plus viral (36 127 j'aime) en exigeant que l'Espagne rompe «toute alliance avec les États-Unis, en commençant par l'OTAN».
Ukraine. Trois tweets institutionnels en 2022 alors qu'elle était ministre — dont la solidarité avec Zelenski lors de sa visite au Congrès. Depuis qu'elle a quitté le gouvernement, ses dix tweets sur l'Ukraine portent tous contre l'OTAN et l'envoi d'armes. Boutcha et Marioupol n'apparaissent jamais.
Le 7 octobre 2023, le Hamas a assassiné environ 1 200 personnes en Israël et en a pris 251 en otage — le plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah, avec des violences sexuelles massives documentées ensuite par les Nations unies. Ce jour-là et le lendemain, la ministre de l'Égalité d'alors a tweeté sur un événement de Podemos à Mérida.
Sa première réaction au conflit est arrivée le 9 octobre. Ce n'était pas sur les victimes : c'était contre le ministre de la Défense israélien. Le 13 octobre, elle a publié «Not in our name» — 26 246 j'aime — contre la réponse israélienne.
Les données de l'archive complète sont les suivantes : le mot «Hamas» n'apparaît qu'une seule fois en quinze ans — le 16 octobre 2023, dans un tweet dont le propos est de rappeler que «Netanyahu demandait en 2019 à financer le Hamas». Le mot «otages» n'apparaît jamais. Les violences sexuelles du 7 octobre — enquêtées par l'ONU — n'ont jamais été mentionnées par la ministre du «hermana, yo sí te creo» : dans son compte, l'expression «viol comme arme de guerre» n'existe qu'attribuée à Israël, à partir de 2024. Et sa seule mention de la date est arrivée en janvier 2025 :
«El genocidio no empezó el 7 de octubre ni termina con el alto al fuego.»@irenemontero, 23 janvier 2025
Premier contre-argument : la Palestine est plus saillante dans la politique espagnole. C'est vrai, et cela expliquerait une disproportion de trois ou cinq pour un. Cela n'explique pas un ratio de douze pour un contre toutes les autres crises réunies, ni les neuf zéros absolus, ni pourquoi l'étalon de mesure change selon l'identité du responsable.
Deuxième : son pic coïncide avec sa période d'eurodéputée (2024–26), quand Gaza dominait l'agenda européen. C'est aussi vrai. Mais dans cette même période, le Soudan connaissait une famine déclarée et la chute d'El Fasher — et a reçu exactement un tweet, qui de surcroît demande «qui est derrière le génocide au Soudan ?», déplaçant le focus vers la complicité occidentale.
Troisième : elle n'est pas responsable de la politique étrangère. Mais la politique internationale est aujourd'hui son principal sujet sur X — 32% de ses tweets en tant qu'eurodéputée. La sélectivité ne se produit pas dans un domaine qu'elle évite, mais dans celui qu'elle a elle-même choisi comme central.
La conclusion que les données permettent est précise : l'attention d'Irene Montero aux crises humanitaires ne se distribue pas selon l'ampleur de la souffrance, mais selon un filtre idéologique stable depuis quinze ans — maximum quand le responsable désigné est Israël, les États-Unis ou l'OTAN ; silence ou défense active quand le responsable est un régime politiquement proche.
Ce profil n'est pas un cas isolé. En appliquant la même méthode à l'archive complète d'Ione Belarra, secrétaire générale de Podemos (11 299 tweets, 2011–2026), le schéma se répète et s'intensifie même : 683 tweets sur Israël/Palestine contre 71 pour les seize autres crises réunies, et zéro tweet sur Mahsa Amini et la révolte féministe iranienne de 2022. Entre les deux principales dirigeantes du parti, elles cumulent 1 088 tweets sur un conflit et pas un seul sur les Rohingyas, les Ouïghours, les lycéennes de Chibok ou les prisonniers politiques de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua.
L'asymétrie n'est donc pas la sensibilité particulière d'une dirigeante : c'est un schéma structurel au sein de la direction du parti. Cette série continuera d'ajouter des profils — y compris de La France Insoumise — pour mesurer jusqu'où cela va.
L'archive complète des tweets et réponses de @irenemontero (11 442 publications, du 14 septembre 2011 au 4 juillet 2026) a été téléchargée via une API de données publiques. Chaque crise a été identifiée par des dictionnaires de mots-clés en espagnol avec délimiteurs de mots, vérifiés manuellement pour éliminer les faux positifs (p. ex., le futur du verbe «ir» — «irán» —, «Amancio Ortega» vs «Daniel Ortega», «crisis» contenant «isis»). Tous les tweets comptabilisés dans chaque catégorie ont été lus et sont disponibles, avec date et lien, dans l'annexe de données.
Limites : l'analyse couvre les tweets propres et les réponses, pas les retweets. Les chiffres de victimes cités en référence proviennent d'estimations publiques (ONU, ACLED, études académiques) et sont approximatifs. Ce profil analyse exclusivement les déclarations publiques d'une élue dans l'exercice de son activité politique.